CONFÉRENCE D'INTRODUCTION
DU COLLOQUE
La première conférence introductive par Enrique Leff Zimmerman
(oeuvrant dans le cadre du PNUE, programme des Nations Unies pour l'environnement
et venu du Mexique) traite de la construction du savoir environnemental
entre rationalité, complexité et pouvoir. Pour lui, le savoir
environnemental ouvre un dialogue, une relation entre l'être et
le savoir : " Nous sommes aux limites de la science 'normale', il
ne s'agit pas seulement d'épistémologie car la rationalité
environnementale est construite dans l'incertain, le désir de vie.
C'est un compromis avec la créativité, l'envie de savoir,
une pulsion 'épistémophilique' qui érotise le savoir
et rompt avec l'imaginaire du réel par les concepts. C'est la déconstruction
de la pensée unique du 'logos' et un espace de dialogue à
ouvrir dans une relation éthique. "
C'est donc un message qui nous invite à " penser ailleurs
", à " réfléchir ailleurs ".
La seconde conférence introductive par Isabel Orellana (professeure
à la Chaire de recherche en ERE de l'UQAM) parle de l'émergence
des " communautés d'apprentissages ", des " façons
de s'organiser en quête de relations à retrouver qui prennent
forme au cur d'un vaste mouvement de personnes en quête de
valeurs et de changements par rapport au système dominant ".
C'est une nouvelle posture de l'être humain par rapport aux problématiques
de son temps, aux types de relations entre l'être humain et l'environnement
: " Le défi n'est plus d'accumuler de nouveaux savoirs mais
des savoirs signifiants favorisant le développement de nouvelles
valeurs ou de revaloriser des valeurs perdues pour de nouveaux types de
pratiques " qui va dans le sens, comme le dit Edgar Morin de la poursuite
du processus d'hominisation vers l'humanisation et vers la pratique de
la liberté (Paulo Freire). On vise donc une éducation intégrale
qui met en commun les talents et compétences de chacun et les enjeux
sont à la fois éducatifs et sociaux. La communauté
est alors vue comme contexte (instrumentale), comme relation (relationnelle),
comme pouvoir (émancipatrice), comme sens (signifiante). C'est
un apprentissage à " être au monde " par une relation
dialogique (Martin Buber), une position critique, réflexive et
engagée (Paulo Freire) qui implique un rapport expérientiel
au monde. Ainsi, les perspectives sont à la fois philosophico-éducatives,
sociales communautaires et pédagogiques. Associées aux objectifs
de l'ERE, au cur d'une praxis partagée elles permettent,
comme le dit Paulo Freire, de " se transformer en transformant le
monde et transformer le monde en se transformant ".
La troisième conférence introductive par Yves Girault
(professeur au Muséum d'histoire naturelle de Paris) fait le lien
entre recherches collaboratives et communautés d'apprentissages
c'est-à-dire des situations de co-construction de savoirs. Il évoque
l'ancrage politique de la recherche participative qui dévoile les
relations savoir-pouvoir et reconnaît le savoir d'expérience,
" l'art et le savoir-faire comme épistémologie du savoir
professionnel ". Il s'agit alors pour les sciences de l'éducation
de repenser la formation (souvent basée sur une relation "
top-down " où la personne en formation s'approprie des savoirs
développés par d'autres ou doit être un habile exécutant
d'approches construites par d'autres et utilise des outils tout prêts
conçus par d'autres) et de développer des communautés
réflexives de recherche participative reliant les notions de formation
et de recherche dans un projet commun que chacun regarde selon son angle
créant ainsi une " zone d'interprétation partagée
". En favorisant l'analyse critique contextuelle puis l'action, la
recherche participative a pour objet d' " apprendre pour être
libre de ses choix " (éduquer à comparer des valeurs,
comparer les différents points de vue d'un problème, mener
des analyses multicritères). Les intérêts en sont
d'introduire un processus de négociation sur les valeurs et les
pratiques des participants (voir la mise en place de l'EEDD en France),
de respecter les représentations sociales des participants (savoirs
savants et savoirs vernaculaires), de proposer des actions cohérentes
avec le milieu et de favoriser un climat propice à la réflexion
critique. " Les communautés d'apprentissage ont pour vocation
de modifier en profondeur la fonction éducative de l'école
et sont donc liées au présupposé politique de l'école.
Mais ce n'est pas parce qu'on décide qu'on va changer que cela
va fonctionner, il faut du temps
, notamment pour réfléchir
sur la position du chercheur dans cette dynamique. De nombreux travaux
se disent recherche collaborative et n'en sont pas, il faudra une ou deux
générations de chercheurs. "
Une clarification est indispensable entre les termes de " recherche-action
", " recherche participative " et " recherche collaborative
".
PREMIÈRE TABLE RONDE
Formation en ERE : construction, partage, transfert de savoir
Une animation de chaque table-ronde par des étudiants en doctorat
ou maîtrise a cherché à susciter les échanges
après les interventions des conférenciers et les discussions
des répondants.
La première intervention de Barbara Bader de l'Université
Laval à Québec (département d'études sur l'enseignement
et l'apprentissage) s'intitule " Rapprochement interdisciplinaire
entre l'éducation aux sciences et l'ERE en formation à l'enseignement
". Il s'agit de s'interroger sur l'éducation aux sciences
qui serait " un mode d'enculturation à une manière
de voir les sciences qui ne serait ni réflexive, ni critique ",
de s'intéresser aux pouvoirs que transportent les discours scientifiques
et d'aller vers des approches culturelles pour l'ERE. Ainsi l'idée
d'objectivité et de neutralité masque les aspects sociaux
et contribue à renforcer le pouvoir de l'expertise. Des pistes
sont proposées : " développer une éducation
aux sciences comme 'manières de voir' établies par la communauté
scientifique, enseigner les savoirs en lien avec les communautés
qui les ont établies, rapprocher les faits scientifiques des choix
éthiques, se nourrir d'autres histoires
".
La seconde intervention de Yannick Bruxelle du rectorat de Poitiers,
Ifrée (institut de formation et de recherche en éducation
à l'environnement) et de l'université de Rennes 2 s'intitule
" En marche sur les chemins du croisement des savoirs et des pratiques.
La question de la formation des formateurs en EEDD (éducation à
l'environnement vers un développement durable) en France ".
Elle cherche à montrer les indicateurs d'un processus en marche
depuis une vingtaine d'années (marche personnelle, professionnelle,
institutionnelle, sociale) vers une reconnaissance de la pluralité
des savoirs indispensable pour la construction d'un faire-ensemble apprenant.
Quelques règles pratiques sont évoquées pour des
formations de formateurs : cultiver la diversité, se donner du
temps partagé, être attentifs et fidèles au sens des
mots, éprouver la cohérence entre le dire et le faire et
en faire un objet de réflexion collective. C'est " la manière
d'être reliés qui doit être travaillée si, au-delà
des savoirs mobilisés habituellement pour connaître le monde
et ses problèmes, nous voulons qu'il soit 'notre' monde, celui
où chacun peut exister " : nous devons considérer nos
relations d' " Homme avec- " (selon Hannah Arendt), éclairer,
habiter et rendre apprenants les " entre-deux " (Daniel Sibony)
pour progresser vers la reconnaissance, une qualité de présence,
une juste distance. Il s'agit alors de créer des situations pédagogiques
attentives aux traits d'union, aux relations " avec " et allant
vers le " plus-être " de chacun qui autorise le passage
d'un monde-objet hérité à un monde-projet à
construire (Philippe Meirieu). Le développement de l'EEDD en France,
si les acteurs sont suffisamment vigilants au risque de leurre ou à
l'aspect normatif du concept de développement durable, pourrait
alors être une forme d'éducation au politique, d'éducation
à la participation et au débat public et donc devenir un
projet humanisant.
La troisième intervention de Marianne Von Frenckel de l'Université
de Liège (Belgique) s'intitule " L'approche interdisciplinaire
dans la formation de professionnels de l'environnement : une démarche
de co-construction de savoirs 'd'interface' ". Elle présente
la réflexion d'une équipe d'enseignants-chercheurs qui dans
le cadre d'un troisième cycle en environnement se sont penchés
sur leurs pratiques, sur ce qu'elles sont censées produire et sur
ce qu'elles produisent réellement. Il s'agit de la mise en place
d'une communauté de pratique et de recherche avec des étudiants
(pour moitié européens et des pays du sud) ayant déjà
une formation disciplinaire (en sciences naturelles, humaines ou appliquées)
: " nous apprenons ensemble, eux et nous, sur les approches interdisciplinaires
et les démarches de co-construction de ce que nous avons appelé
des savoirs d'interface ". L'approche globale est un idéal,
elle est impossible pour un individu. Dans le cadre des connaissances
disciplinaires, les discours et outils des uns ne font pas naturellement
sens pour les autres d'où l'hypothèse que l'interdisciplinarité
suppose des transactions et un processus d'exploration des codes disciplinaires
et que rendre des énoncés pertinents exige des savoirs d'interface
à construire collectivement. C'est aller au delà de la classique
" étude de cas " où chaque discipline fournit
une contribution à la compréhension du problème mais
où ni les concepts, ni les outils ni les règles d'investigation
des différentes disciplines ne sont comparées et où
chacun est livré à soi-même pour faire les interconnexions.
L'expérience de trois années a amené la mise en place
pour 80 étudiants (répartis d'autorité en groupes
hétérogènes) d'un dispositif de deux semaines préparé
et encadré par une dizaine d'enseignants-chercheurs, toutes disciplines
confondues Une thématique est choisie (biodiversité, gestion
forestière
) avec deux situations-problèmes (suffisamment
complexe mais ciblée pour être gérable) sont choisies
(l'une dans un pays du Nord, l'autre dans un pays du Sud) et chacun des
10 groupes est amené à construire une question centrale.
Chaque semaine alternent des temps de plénière avec des
exposés des enseignants montrant comment leur discipline intervient,
des interventions d'acteurs impliqués, du terrain et des temps
en petits groupes. Des éléments clés : les choix
et la démarche sont clairement explicités avant le démarrage
et réexplicités au fur et à mesure, un travail est
fait sur l'information reçue et l'information entendue par chacun
(travail avec les " cartes mentales " qui deviennent un objet
médiateur de la démarche pour arriver à une "
carte mentale partagée "). C'est un travail déstabilisant
pour les étudiants (la perte de repères est un impact émotionnel
pour certains) et la difficulté pour les chercheurs est de définir
leur rôle d'encadrant facilitateur ou passeur auquel ils n'ont pas
été formé. Le moteur c'est une équipe qui
marche ensemble, qui génère un développement personnel
des membres de l'équipe en enrichissant les pratiques, c'est la
curiosité pour une approche nouvelle par des types de cas réels
et une nouvelle posture des encadrants. Par contre des freins existent
: la cohabitation avec des enseignants restant très disciplinaires
et n'acceptant pas de jouer, un énorme investissement pour l'équipe,
un manque de réflexion épistémologique antérieure
chez beaucoup d'étudiants. Actuellement cette expérience
est limitée. Une enquête sera faite chez les professionnels
pour savoir quelles sont les retombées dans les pratiques professionnelles.
La première répondante, Carole Marcoux, conseillère
pédagogique à la Commission scolaire de Montréal,
voit des liens entre les présentations et les activités
menées dans les écoles. Elle présente des "
images " illustrant les propos par des travaux d'élèves.
Le second répondant, Yves Paris, des services éducatifs
du Biodôme de Montréal, voit une évolution au Québec
puisqu'il y a 20 ans l'ERE revenait essentiellement aux biologistes et
que maintenant les sciences sociales s'y intéressent. Par contre
il relève un manque flagrant de culture scientifique au Québec,
le discours scientifique étant peu présent dans les médias,
et les enseignants étant souvent mal à l'aise : pour lui
" la population est sous-alimentée dans un contenu scientifique
" mais ce n'est pas parce qu'elle ne s'y intéresse pas. En
ERE, il est important que les sciences soient toujours présentes,
il serait grave de passer à l'action sans une bonne compréhension
de la problématique : " Pour avoir une distance critique avec
les sciences, il faut être mis en contact avec les sciences "
La troisième répondante, Joëlle Van den Berg, du
réseau Idée (information et diffusion en environnement)
de Belgique, dit se situer plutôt du côté des savoirs
vernaculaires, reprend trois points de l'intervention de Yannick Bruxelle
et les met en relation avec la situation en Belgique francophone.
- L'ouverture des formations : surprise et comblée par l'attention
portée à chaque personne, à la relation, au réseau,
à la cohérence entre processus et finalités via des
détails ; étonnée et rassurée du statut égal
accordé à chacun. En Belgique, on n'envisage pas de généralisation
et s'il existe, ce type d'approche est confidentiel. L'intérêt
étant d'ouvrir des voies pour construire ensemble, pour aller vers
une culture participative, pour élargir le public qui vient s'exprimer
sans le limiter aux experts.
- Les stratégies des formations : intéressée par
la diversification et l'articulation des stratégies pédagogiques,
la marche professionnelle, institutionnelle, sociale avec le rôle
des ONG. En Belgique, beaucoup de difficultés sont liées
à l'existence de trois communautés et d'une multitude d'institutions
mais un petit pas a été fait avec la rédaction commune
d'un mémorandum (texte à l'adresse des pouvoirs publics
qui met en avant des revendications) permettant d'être plus précis
sur ce qu'on veut dire aux institutions et d'être opérationnels
pour des transformations de l'école.
- Les formations sont-elles incontournables ?: C'est évident pour
les praticiens compte tenu de la rapide évolution des situations,
la formation initiale des enseignants n'est pas en adéquation et
on a besoin de formation continue. En Belgique, le besoin est exprimé
du côté des enseignants, ils doivent absolument prendre "
x " jours de formation et on donne les moyens pour. La question qui
se pose : Si les enseignants sont amenés à choisir, vont-ils
choisir l'ERE ? l'offre ne sera pas forcément prise
Quelle
cohérence entre toutes les formations offertes ? Les offres qui
sont faites hors l'école sont sur le temps personnel, non valorisé,
non récupéré
Il n'y a aucune exigence de base
pour être animateur et pas d'évaluation, comment les amener
à vouloir être en évolution permanente ?