DEBAT GÉNÉRAL
A propos du débat sur les sciences présenté par Barbara Bader : une certaine
inquiétude car on se retrouve comme en 1968, seuls les mots sont différents.
Le programme des sciences au primaire a reculé au Québec et si on pose
le problème de la même façon, on fera les mêmes erreurs, il faut trouver
une autre stratégie pour comprendre…
- Au contraire, cette présentation rend optimiste car le discours environnemental
a enrichi le discours scientifique et a développé le nombre de projet
des jeunes. La science va donc s'enrichir dans les écoles et la population
va aussi s'intéresser à la science. Par contre il ne faut pas que les
enseignants restent dans l'ombre, il faut leur donner la place.
- J'ai entendu deux points de vue opposés : " La science est menteuse
" et " les connaissances rigoureuses ", les deux me choquent car ils traduisent
la même épistémologie positiviste (on croit à " la " vérité). En 1968
en Europe existaient les " boutiques scientifiques " et déjà on parlait
de fossé entre les chercheurs. Le problème est que souvent les chercheurs
ne répondent pas aux questions posées par le public.
- Après deux ans de formation en ERE, comment s'en servir pour entrer
dans la vie professionnelle ?
- A propos d'être " apprenants ", comment arrêter l'information descendante
et considérer les apports du mouvement associatif, des syndicats, des
politiques ? Quant au partenariat, aux réseaux lorsqu'on est " petits
", c'est la peur de se faire manger, en tout cas des inquiétudes
- L'ERE dans le cadre de l'éducation formelle n'est pas une matière à
part, il serait important d'impliquer d'autres matières que les sciences
pour former les gens à prendre des décisions plus tard.
- On a surtout parlé d'offre de formation. En France on s'oriente vers
une double démarche, celle de susciter des demandes de formation de la
part des établissements scolaires tout en conservant des offres.
- Il est drôle de voir qu'on adopte un langage économiciste d'offre et
de demande
- Il est important de se parler entre gens de différents types de terrain.
Il serait temps de se concocter un programme de recherche signifiant qui
ait du sens et de l'intérêt en réponse à des questions habitant les acteurs.
DEUXIÈME TABLE RONDE
La recherche participative en ERE :d'une approche instrumentale à l'engagement
social
La première intervention de Marta Anadon, de l'université du Québec à
Chicoutimi, intitulée " Participation, pouvoir et contrôle de l'action
", débute par la définition des notions de pouvoir (possibilité qu'ont
les participants d'augmenter leur autonomie et leur capacité de délibération
et de choix d'actions concrètes) et de contrôle (possibilité qu'ont les
participants de maîtriser le processus de recherche, le contexte et les
aspects plus large de société). Selon la typologie de Deshler et Sock
(1989) quatre types de participation sont distingués : la domestication
et l'assistance (qui sont des pseudo-participations), la coopération et
l'empowerment. Dans la coopération le pouvoir et le contrôle de l'action
sont négociés et partagés mais le processus est dirigé par un chercheur
tandis que dans l'empowerment les participants ont le contrôle des résultats
et du processus de recherche, il y a donc partage total du pouvoir avec
un changement institutionnel et social. Dans le premier cas on se place
dans un paradigme interprétatif (technique/pragmatique) et dans le second
dans un paradigme critique (politique) qui fait de la recherche une pratique
sociale vers des changements soit à des micro-niveaux soit radicalement
au niveau des structures. Au travers de la présentation de trois expériences
(une recherche-action demandée par le ministère de l'éducation, le projet
EDAMAZ en Amérique du Sud et une recherche participative) l'intervenante
montre que la participation technique/pragmatique a aussi un potentiel
et un impact politique dans la mesure où elle correspond à un échange,
une compréhension réciproque, une réflexion sincère donc à une redistribution
du pouvoir à un micro-niveau.
La seconde intervention de Jean-Etienne Bidou, de l'Ifrée (institut de
formation et de recherche en EE) et de l'IUFM (institut universitaire
de formation des maîtres) de Poitiers et d'une équipe du CNRS (centre
national de la recherche scientifique) en géographie en France s'intitule
" Un chercheur engagé ? ". L'intervenant déclare de façon provocante :
" Je ne suis pas engagé ! Est-ce une tare ? Faut-il s'engager ? Dans quoi
? Comment ? Jusqu'où ? ". Pour lui, plusieurs raisons de non-engagement
existent :
- La qualité de l'espace de discussion : s'il y a prise de contrôle par
les usagers dans la recherche
-action se pose la question de la rationalité communicationnelle (Habermas)
dans un espace public doté de règles, de propriétés et d'une éthique de
la discussion. Quelle est la règle de vérité (conformité aux représentations
des acteurs) et où est le respect des normes de discussion (qui varient
d'une culture à l'autre) ? Par exemple un travail participatif pour la
mise en place de pompes solaires à Madagascar avait oublié par méconnaissance
de la culture la question de " qui formule la demande " et de " qui participe
" : C'est la " fiction trompeuse de la communication "
- L'ambiguïté de la situation de chercheur : Comparée à la figure du "
Baron perché " d'Italo Calvino. Un travail de recherche sur la démocratie
participative au sein de l'Ifrée montre que finalement ceux qui participent
sont ceux qui participent aussi dans la démocratie représentative et très
peu de simples habitants : il y a donc " illusion égalitaire " et encore
une profonde différence entre savoirs communs et savoirs savants et cette
différence des pouvoirs est encore plus profonde dans les pays en voie
de développement. Donc, jusqu'où s'engager ? Au nom de quoi le chercheur
s'autorise-t-il à intervenir ? (pour vérifier des résultats, pour des
raisons humanistes, pour des raisons militantes).
- L'existence de risques considérables : L'exemple de la Guinée maritime
montre qu'il y a des risques quand on prétend travailler avec des communautés
qui sont aussi traversées par des enjeux de pouvoirs considérables sur
lesquels nous n'avons pas de contrôle. Nous devons faire notre autocritique
de notre engagement de chercheur (qui peut s'expliquer si on est marxiste,
environnementaliste ou chrétien), c'est la question du principe de précaution
: on ne peut pas éliminer les situations de pouvoirs donc de manipulation
et nous devons avoir des stratégies minimales.
La troisième intervention de Serge Desgagné, de l'Université Laval à Québec
s'intitule " La participation de l'usager, 'praticien' ou 'citoyen', à
la production d'un savoir crédible : une aventure incontournable ". Elle
présente d'abord le modèle de recherche collaborative mis en forme par
l'intervenant créant un espace réflexif à double volet : pratique (pour
réfléchir ensemble) et de recherche formelle. Le chercheur est donc une
interface entre deux mondes et la collaboration est basée sur un partage
d'expertises, celle du praticien et celle du chercheur. Il y a donc co-construction
d'un savoir " sur-mesure " issu de l'interfécondation des deux mondes
par une richesse d'imagination méthodologique visant à être au bénéfice
des deux communautés (dans ce cas il n'y a pas d'obligation à être co-chercheurs,
les praticiens peuvent être simplement réflexifs).
Différents contextes se présentent :
- la recherche d'une transformation des pratiques : comment les enseignants
formulent les problèmes et entrée dans une démarche de résolution de problèmes
- le développement des acteurs : c'est la reconstruction des parcours
via des récits de vie (Gaston Pineau) avec l'idée que pour dépasser sa
pratique, on a besoin de reconstruire son propre parcours. Il ne s'agit
plus d'une résolution de problème mais d'une identité que l'on essaie
de reconstruire.
- la production d'un nouveau savoir : c'est l'idée du renouvellement des
savoirs et de la reconnaissance des savoirs d'expérience utiles au praticien.
On investigue alors les composantes délibératives dans le cadre d'incident.
Les formes d'engagement et les démarches sont différentes (recherche "
sur ", recherche " de l'intérieur ", regard " d'en bas "). Elles montrent
l'intérêt pour le chercheur d'aller écouter le citoyen (une recherche
" de plein air " plutôt qu'une recherche confinée).
La quatrième intervention de Maritza Torres, de l'université de Bogota
(Colombie) s'intitule " L'ERE en Colombie : un contexte de participation
pour le renforcement de l'action locale ". L'intervenante a mis en place
une proposition pour un programme d'ERE à la demande du ministère de l'Education
Nationale de Colombie visant à incorporer la dimension environnement à
tous les niveaux de la scolarité. Ceci se fait dans un contexte politique
de conflit et de violence, l'idée étant de changer vraiment l'école pour
faire entrer une éthique apte à changer le contexte de violence : c'est
donc un projet politique. Le programme a débuté en 1992 par une phase
d'exploration pendant deux années puis une phase d'approfondissement entre
1994 et 1995 et enfin une phase de projection entre 1995 et 2004. Le projet
national développe 3 volets : conceptualisation (perception systémique,
approche socio-constructiviste, multidimensionnalité des personnes et
des problématiques, approche critique) ; contextualisation (dans le contexte
local des acteurs mise à l'épreuve des connaissances et des compétences,
nécessité d'en acquérir de nouvelles) et projection (projets à l'école
en lien avec les problèmes de la communauté, mise en contact des savoirs).
La première répondante, Michèle Berthelot, Doctorante à l'Université Laval
à Québec se pose deux questions :
- à propos du chercheur au service des acteurs, n'y a-t-il pas un risque
de dérive ? Ces acteurs ne sont pas toujours revendicateurs d'un changement
social, sont-ils toujours " la base " ? quels sont les promoteurs et les
commanditaires associés ? Faut-il vraiment aller vers le monopole des
acteurs ? Ne faut-il pas cependant assumer un certain leadership ?
- le respect de la parole des communautés est-il une garantie de changement
social ? Il faut se poser des questions sur la nature des communautés
et leur capacité à véhiculer les besoins de tous (certaines structures
hiérarchiques sont relativement rigides) et vérifier l'authenticité de
la prise de parole (par rapport à la mondialisation à l'uniformisation
des discours) et donc bien vérifier la prise en compte du contexte et
la prise en compte culturelle. Au-delà de l'aspect politique c'est donc
un chantier méthodologique avec une tâche de décodage d'un langage fortement
uniformisé.
La seconde répondante, Hélène Godmaire, agente de recherche à l'UQAM met
en parallèle deux modèles, celui de Deshler et Sock (1985) présenté par
Marta Anadon (domestication, assistance, coopération, empowerment) et
celui de Biggs et Farrington (1991) (contractuelle, consultative, collaborative,
collégiale) et s'interroge à partir de deux phrases des intervenants :
" Celui qui détermine l'agenda détermine aussi le rôle de l'autre " (Marta
Anadon) et " A qui appartient le processus de recherche ? " (Jean-Etienne
Bidou). Quel pouvoir les participants ont-ils ? Quel contrôle ? Quel est
le rôle du chercheur (animateur, médiateur, facilitateur) ? sachant que
les participants doivent être conscients de cette posture. Comment se
réalise le partage des expertises, la reconnaissance des savoirs, la complémentarité
? De quelle manière travailler ? Faut-il faire un contrat, une entente
(déterminant les fonctions de chacun, les enjeux, les limites, les codes
éthiques) ? Quelles sont les valeurs et qualités indispensables (respect,
confiance, humilité, transparence, authenticité, convivialité, sincérité,
écoute, compréhension…) ? Quels sont les principes (démocratie…) ? Dans
ces processus de groupe que faut-il savoir (sur la dynamique, les prises
de décisions, les résolution de conflits, sur l'interdisciplinarité, l'interparadigmes).
Et en fait, avons-nous le temps, et avec quels moyens, d'apprendre à travailler
ensemble ?
Le troisième répondant, Robert Litzler, de l'AQPERE (association québécoise
pour la promotion de l'ERE) témoigne de son expérience au Collège de Rosemond
qui a créé une communauté collégiale d'enseignement dès 1990 suite au
rapport Brundtland. L'idée était que le collège (3000 personnes) devienne
un écosystème, un projet d'écodéveloppement tant au niveau de la gestion
(énergie, déchets…) qu'au niveau des enseignements. La direction générale
a annoncé en 1990 l'inscription officielle de l'EE dans le projet éducatif.
Le quatrième répondant, Eric Richard, du service éducatif du Centre de
la Montage au Parc du Mont Royal à Montréal est un praticien de terrain,
il intervient en milieu non formel. Ce qui a retenu son attention c'est
l'idée d'un espace réflexif, le fait de démythifier la recherche et de
favoriser le transfert des savoirs locaux. Pour lui c'est bien dans l'espace
réflexif qu'on doit définir un objet de recherche et il faut " aller magasiner
des chercheurs ".