TROISIEME TABLE RONDE
Troisième table-ronde : La communauté d'apprentissage : une
stratégie socio-constructiviste et émancipatrice.
La première intervention de Robert Cadotte, de l'Université
du Québec à Montréal, intitulée " Changer
le monde avec un groupe d'étudiants ", relate l'histoire d'un
travail en projet avec des étudiants remontant à 1976 (qui
lui a permis d'être congédié deux fois par l'UQAM).
Les présupposés idéologiques de l'équipe enseignante
étaient affichés comme projet de transformation sociale
(l'école n'est pas neutre, la recherche de valeurs alternatives
pacifistes, la revendication des droits collectifs). Il s'agissait de
combler les manques des étudiants, d'organiser des séminaires
de lecture, des ateliers de culture générale et de mener
un gros projet pendant un trimestre et des petits projets par équipes
de deux ou trois personnes (comme par exemple la réalisation d'un
cahier pédagogique pour adapter l'école primaire à
une ville minière)
La seconde intervention de Thérèse Laferrière ,
de l'Université Laval à Québec, intitulée
" La communauté d'apprentissage, un environnement parmi d'autres
? ", explique la mise en réseau d'écoles de petits
villages (réseau EER : écoles éloignées en
réseau) dans le but de briser l'isolement social et de respecter
l'égalité des chances en développant une co-élaboration
de connaissances (Ann Brown - 1997). A partir de 1995, les réseaux
électroniques ont été le support du travail de ces
réseaux d'apprentissage. Trois caractéristiques des communautés
d'apprenants : l'attention à l'autre (caring - Noddings), le dialogue
(discours oral et écrit), l'entraide (coopération, collaboration).
Ces communautés sont interreliées (réseau Iscol :
www.iscol.org et réseau Mieux vivre ensemble : www.mve.qc.ca) et
élaborent des connaissances par :
- une approche centrée sur les idées plutôt que sur
l'enfant, l'élève, l'étudiant
- un processus clé : l'amélioration des idées (aller
au-delà des savoirs de la communauté, enseignant inclus
; avoir une problématique commune de compréhension du monde
; faire ensemble ce qui ne pourrait être fait seul)
- une démarche d'analyse : questionner, nuancer, douter, exprimer
une opinion, manifester un désaccord, reproduire de l'information,
utiliser une référence
La troisième intervention de Lorraine Savoie-Zajc, de l'université
du Québec en Outaouais, intitulée " Soutenir l'émergence
des communautés d'apprentissage au sein de communautés de
pratique ou les défis de l'accompagnement au changement ",
distingue la communauté de pratique des enseignants (un ensemble
de règles implicites et explicites sur les pratiques, en lien avec
la culture scolaire) et la communauté d'apprentissage (liée
à la présence d'un projet). Une recherche-action est engagée
avec Marta Anadon et Serge Desgagné dans laquelle les enseignants
du secondaire ont la possibilité de s'engager (16 personnes), celle-ci
étant vue comme un soutien à l'émergence d'une communauté
d'apprentissage. Les défis pointés sont :
- " être en projet " est souvent confondu avec "
faire un projet "
- se situer dans un mode d'échange et d'ouverture à l'autre
c'est accepter de se questionner, de s'observer et en même temps
accepter de recevoir un feed-back menaçant
- être prêt à se remettre en question pour évoluer
Mais c'est aussi :
- la découverte d'une richesse collective (on se côtoie depuis
des années sans avoir pris le temps de se parler
)
- un bénéfice certain
Reste que tout le monde ne peut peut-être pas fonctionner comme
cela, que ce qui se fait ne se transfère pas automatiquement et
que c'est un processus lent
Et, comme le dit Andy Hardgraves, jusqu'où peut-on aller sans devenir
une " secte " (point de salut hors de
, mouvements exclusifs)
La quatrième intervention de Ricardo Zuñiga, de l'école
de travail social, université de Montréal, intitulée
" A la recherche des communautés d'apprentissage : la recherche-action
participative ", alerte sur la participation vue comme une incantation
et fait un appel à la vigilance pour distinguer une participation
mitigée, guidée, qui est fréquente d'une participation
radicale et authentique où la communauté est impliquée
à toutes les étapes. Différentes questions sont abordées
:
- celle de l'égalité et de la hiérarchie : peut-on
avoir une participation égalitaire ? Faisant référence
à la critique cinglante de Godbout (qui y voit une dérive
politique), il pense que les différences réelles de pouvoir
doivent être d'abord connues pour s'efforcer ensuite de les surmonter.
- celle du rapport sémantique : recherche-action ou action-research
? lequel mène le bal ?
Un grand pas dans la recherche-action participative est la reconnaissance
de la dimension politique de toute action de changement social qu'elle
a facilité en l'introduisant dans le discours méthodologique
: la politique ne peut pas rester comme le non-dit honteux de l'action
sociale.
Un vu : que nous apprenions à estimer autant les scientifiques
(la démonstration) que les politiques (la démocratie).
Le premier répondant, Charles Caouette, du département
de psychologie, UQAM, voit la recherche-action comme une façon
de trouver avec ceux qui découvrent, avec les artisans qui sont
les vrais créateurs : elle est constitutive et constituante mais
non reconnue, c'est une recherche " sur le côté ",
un peu comme si c'était un loisir. Il voit plutôt l'innovation
comme un processus de destruction créatrice et non pas d'accommodation
de l'institué en place : innover c'est cesser de vivre des contradictions
internes et accepter de vivre des conflits externes, cela oblige à
une démarche critique donc nous devenons des gens dangereux et
nos recherches sont à cacher (pas seulement face aux institutions
mais face aux syndicats, aux associations professionnelles
). L'école
est le statu-quo le plus mobile qui soit ! Nous devons nous départir
de la culture universitaire et réapprendre à parler comme
tout le monde. Il faut " prendre son envol, mais d'abord sortir de
la cage ! " c'est-à-dire créer la recherche, en faire
partie. Avoir la foi, c'est croire en ce qu'on fait, de ce point de vue,
on devient des sectes, des gens qui sont sûrs d'être en recherche.
La seconde répondante, Liliane Dionne, de l'université
de Sherbrooke, Québec, a un regard sur les interventions à
l'aide de deux lunettes :
- celles de formatrice de maîtres : elle voit alors dans les paroles
de M.Cadotte un processus de mise en uvre d'une pédagogie
libertaire, et dans celles de M.Zuñiga les obstacles au partenariat
liés aux rapports de pouvoir.
- celles de chercheure : comment créer des éléments
d'apprentissage ?
Elle se réfère à la définition d'Argyris et
Schön : " Une organisation apprenante se distingue lorsque des
membres agissent en tant qu'agents de changement en modifiant les normes
de fonctionnement de l'organisation ou en y intégrant des résultats
de recherches ". Pour parvenir à la collaboration il est nécessaire
de :
- clarifier sa vision personnelle
- développer une vision partagée
- ouvrir un espace de dialogue authentique
- s'ouvrir à une relation de réciprocité d'apprentissage
mutuel (Labelle)
Elle cite Taillefer (2004) : " une éducation où l'harmonie
sociale, la collaboration et le respect de la nature logeront à
l'enseigne du cur et de l'action "
Le troisième répondant, Alain Dunberry, de l'UQAM, pense
que les enseignants sont désappropriés de leurs fonctions
(par le ministère, les conseillers pédagogiques, les inspecteurs
)
et que la communauté d'apprentissage est un moyen de refaire le
processus d'appropriation locale (répondre par exemple à
la question : et si on vous la donnait cette école, qu'est-ce que
vous feriez pour l'améliorer ?). Un terreau fertile existe, beaucoup
de choses existent pour bâtir : les pratiques réflexives,
la valorisation de l'environnement, la logique de mobilisation sociale,
d'entraide, de formation conscientisante (Freire qui revient), d'empowerment
et même au niveau des grandes bureaucraties : les décentralisations,
la sollicitation de participation
Mais est-ce que toutes les communautés
d'apprentissage sont nécessairement émancipatrices ? Nous
devons nous référer aux mises en garde de R. Zuñiga,
nous risquons de masquer les carences des Etats, la vigilance s'impose.
Le quatrième répondant, Roger Guillemette, de l'Université
du Québec à Chicoutimi, pose deux postulats de départ
:
- plus une personne est capable de tirer parti de son expérience,
plus elle est capable d'innover
- plus une organisation est capable de tirer parti de son expérience,
plus elle est apte à poursuivre son développement et à
innover
Il faut faire de l'école une organisation apprenante en mesure
d'analyser et d'anticiper le changement. Il s'agit " d'inspirer "
et non pas de donner des recettes.
Les caractéristiques sont la curiosité intellectuelle, la
collaboration, l'authenticité, la responsabilité, et il
y a probablement un lien entre le partenariat et la communauté
d'apprentissage : on apprend à devenir partenaire. On parle maintenant
de compétences collectives. Quatre compétences sont nécessaires
pour une communauté d'apprentissage :
- un savoir élaborer des représentations et les partager
- un savoir communiquer
- un savoir coopérer
- un savoir apprendre collectivement de l'expérience
La communauté d'apprentissage est une stratégie et la meilleure
organisation apprenante devrait être l'école. Or si les adultes
ne vivent pas la communauté d'apprentissage, il y a peu de chances
pour que les jeunes la vivent. Il faut leur " faire goûter
" ce que ça peut donner. Nos savoirs peuvent nous enfermer,
être notre prison mentale.
DÉBAT GÉNÉRAL
- Nous ne sommes pas seulement entre êtres humains, mais aussi
avec le monde : attention aux communautés virtuelles hors du milieu
de vie ! Il nous faut poser des questions comme celle de l'émancipation
au détriment des systèmes qui nous supportent ou de la finitude
des êtres humains sur la terre.
- Il ne faudrait pas standardiser une pratique qui apparaît prometteuse
: il est important de l'entendre comme une stratégie cadre, des
principes pour éclairer des choix. Ce n'est pas seulement une pertinence
d'action mais un mieux-être, la recherche d'une qualité d'être
comme personne et d'être collectivement. Mais les intentions sont
diverses, les origines sont diverses et nous devons saisir les dérives,
garder un regard critique sur les glissements possibles (sectes, marketting
),
chercher à déceler son caractère émancipateur
(est-ce que la communauté d'apprentissage est axée sur les
besoins des personnes, sur le contenu ?)
- Si la communauté d'apprentissage n'est pas une secte elle a quand
même besoin d'un gourou ! pour répandre la bonne nouvelle
que ça existe : le discours est un peu emprisonné dans la
cage de la recherche et des sciences de l'éducation ! Comment faire
pour intéresser les gens à ce concept de communauté
d'apprentissage.
- Les raisons fondamentales de l'existence de ce concept c'est la mise
en dialogue